ans un monde où les antagonistes suivent les plus stricts codes moraux, et où les protagonistes cherchent à définir les limites du juste, cette morale et cette justice, leurs valeurs et contradictions profondes seront incarnées par le plus charismatique et insaisissable anti-héros de la télévision : Omar. Truand et dissident des grands pontes qui régissent le Baltimore de The Wire (Sur Écoute), gangster homosexuel, terrifiant et intransigeant, Omar Little braque les dealers de drogue, et en fait sa profession de foi. Michael K. Williams attire l’écran, par sa prestance, son physique fascinant et sa balafre en plein milieu du visage, et a fait d’Omar, par quelques caractéristiques d’artifices (un fusil, le sifflement d’« un fermier dans son pré » et un usage captivant de la langue), une icône anarchiste et néo-révolutionnaire.

Avec The Wire, David Simon a créé un univers tangible, aux allures concrètes tant par ses structures (la ville de Baltimore, la scène politico-économique, les ghettos) que par ses personnages, chacun comprenant l’éthique et les codes de leurs milieux respectifs, mais aux aléas moraux plus qu’incertains, et paradoxalement, renforçant le réalisme des situations décrites. Tous respectent le code de la rue, tandis que les policiers transgressent l’autorité (Jimmy McNulty et Lester Freamon, pour ne citer qu’eux) et que les bandits rêvent à une autre vie (Stringer Bell ou le martyr D’Angelo Barksdale). A la différence de la grande tradition des séries d’enquêtes US (CSI (Les Experts), NYPD Blue (New York Police Blues), Law & Order (New York Police Judiciaire)), souvent manichéennes,  The Wire verse dans la profondeur, aussi bien sociétale qu’humaine.

La moralité et la réalité sont ainsi les clefs de The Wire, et seront constamment soumises à contribution, délimitations volatiles d’un milieu symbolique souvent impalpable. Seul Omar en incarne la constante sans réserve ; il maintient une déontologie qui va à l’encontre du monde dans lequel il vit, et refuse tout compromis. Il y a dans le personnage d’Omar cette dimension mystique d’une personnification-même de la vertu, peu importe le terreau. Omar est ainsi à la fois intelligent et féroce, vif d’esprit et psychopathe. Mais sa nature, jamais complètement perceptible, et sa présence fondamentale, en font l’allégorie d’une morale s’immisçant dans l’âme de The Wire.

Omar est une incarnation de la figure folklorique du trickster ; un élément de chaos, un rebelle qui à la fois détruit et régit le système social dans lequel il évolue, symbole ultime de la versalité de la société et de sa continuité. Omar se faufile, s’introduit, surgissant de l’aube et professant ses propres lois, dictant sa propre vision à un monde rigide et sans issue. A l’instar de The Wire, la plus brillante et lucide série de cette décennie, Omar disparaitra comme il nous est apparu : comme une comète en pleine nuit noire.

The Wire (Sur Écoute) 
Créée par David Simon
Diffusée sur HBO (2002-2008)

la fin des années 90, l’humour réaliste et de situation à la française fait profil bas. La sectorisation des genres et l’avènement de la génération Canal + pendant plus de dix ans ont ainsi vu l’hégémonie d’un comique créatif, fantasque et résolument absurde. L’humour estampillé des Nuls, de De Caunes et Garcia ou des Guignols, sera donc la nouvelle norme et référence d’une nouvelle vague de comiques, en opposition aux comiques dits classiques (la génération de La Classe avec Jean-Marie Bigard, Pierre Palmade, et Muriel Robin), et fait place à un humour alternatif : la « Dream Team » de H avec Jamel, Eric et Ramzy ; les Robins des Bois ; Kad et Olivier…

En 1999, sort la première saison d’Un Gars Une Fille, adaptée d’une création québécoise de Guy A. Lepage. Inventive, fondamentalement diverstissante, réaliste et absurde, Un Gars Une Fille est l’équilibre parfait entre l’humour déjanté de Canal et le comique traditionnel incarné à l’époque par le succès d’Ils s’aiment avec Pierre Palmade et Michèle Laroque. A sa tête : Jean (Dujardin), symbole du beauf, caricature du trentenaire contemporain, macho, lâche, égoïste et prétentieux, devient une des icônes du paysage audiovisuel français. Toutes proportions gardées, Un Gars Une Fille a probablement provoqué en France, le même effet que le The Office de Ricky Gervais et Stephen Merchant ont eu sur la série moderne ;  satires contemporaines et réalistes, puisant dans la transposition du quotidien, parfois grinçant, parfois désarmant, souvent furieusement drôle.

Jean Dujardin en Jean est la personnification de cet humour du milieu, genre populaire qui a le mérite de s’adresser à une frange (on rit parce que l’on comprend la situation) plus qu’à une division (on rit parce que l’on partage les mêmes références). Ce rôle permettra surtout à Dujardin de poser la brique de base de l’humour des années 2000, revenu à un situationnisme ancré dans le commun et l’ordinaire. Le personnage de Jean sera également le retour du bon beauf en France, tolérable et pas méchant, genre un peu laissé en friche depuis la troupe du Splendid – de Dubosc à Bref – pour aboutir au chef-d’œuvre comique d’OSS 117, immortalisé par le désormais incontournable, et très franchement irremplaçable, Jean Dujardin.

Un Gars, Une Fille 
Créée par Guy A. Lepage
Diffusée sur France 2 (1999-2003)

n une saison, la série de Joss Whedon, le nerd le plus influent d’Hollywood et actuellement à la tête du faramineux projet des Avengers, a rassemblé une horde de fans dévouée, et aura acquis le statut de série culte. Annulée au bout d’onze épisodes faute d’audience, Firefly aura été la seule série, avec Arrested Development, à se voir attribuer le droit de conclure son histoire avec un film, Serenity, sorti en 2005. Hybride de western / science-fiction, Firefly est un monde à apprivoiser, avec ses personnages hauts en couleur, ses backgrounds scénaristiques à la fois pléthoriques et simplifiés, son univers rétro-futuriste, dystopie grouillante et paradoxalement rétrograde, où après une guerre mondiale, le monde est désormais gouverné par une organisation mondiale nommée l’Alliance.

River est l’allégorie de cette dualité intrinsèque qui règne dans Firefly, présentée comme une figure torturée par ce monde aux deux visages. River, jeune fille au brillant esprit, rat de laboratoire de l’Alliance, est ainsi comme le monde dans lequel elle vit : insensée mais calme en surface, et inexorablement tourmentée et dangereuse, surtout pour elle-même. Soumise à des expérimentations lourdes pour faire d’elle un soldat ultime, aux aptitudes physiques et psychiques sans pareil, elle sera libérée par son frère Simon, et réfugiés tous deux dans le vaisseau Serenity, et son équipage de mercenaires décents.

Elle demeure surtout révélatrice de vérité profonde au sein de cet équipage, à la manière du prince Muichkine de Dostoïevski, personnage naïf et pur plaçant chacun des protagonistes face à leur propres natures : Mal et son sens des valeurs, Jayne et son manichéisme, Sheperd et sa foi, Kaylee et sa philanthropie. Frêle et mystérieuse, River Tam est également une muse, bien précieux à protéger d’autrui, de l’Alliance, du monde extérieur. Femme-enfant, elle incarne l’innocence perdue de ce monde sans âme.

Les personnages féminins de Whedon (River, Buffy, Echo de Dollhouse) sont ces êtres de l’entre-deux, aux allures messiaques et virginales, mais à l’être corrompu, et constamment soumis à cette noirceur de l’environnement dans lequel ils évoluent. La scène de combat finale du film Serenity est ainsi d’une beauté sombre inoubliable, River s’engageant dans une lutte aux mouvements fluides et forts, inspirée par la vague des Matrix et Kill Bill, où elle affronte une armée de créatures (nommés justement les Reavers), combattant ses propres démons, repoussant  l’obscurité avec grâce et candeur ; River est probablement l’un des êtres les plus poétiques de la science-fiction.

Firefly 
Créée par Joss Whedon
Diffusée sur Fox (2002)


l y a parfois quelques moments décisifs qui, lorsqu’ils vous heurtent de plein fouet, ne peuvent être ignorés. Des images, des scènes, des dialogues qui frappent et changent probablement l’histoire de la télévision. Si la galerie de personnages peinte par Aaron Sorkin pour The West Wing (A la Maison Blanche), se veut pléthorique et inoubliable, le président Bartlet est la figure essentielle de cette Maison Blanche idéalisée. Sorkin a créé en Jed Bartlet, démocrate à l’esprit clair et à l’intelligence sans réserve, l’image d’une Amérique virtuose, censée et décente, mais aux travers certains : peu décisionnaire (C.J. Craig et son staff lui en tiendront d’ailleurs rigueur lors de son premier mandat), peu moderne, voire même rétrograde quant aux questions religieuses, et finissant même par mentir pour se protéger.

Lancée en pleine présidence de Clinton, puis en pleine administration Bush, The West Wing s’est fait écho d’une politique résolument idéologue, faisant de Bartlet une icône ennoblie de l’un, et antithétique de l’autre. Il y a ces scènes donc, qui définissent une époque, un style. Cela aurait pu être le fameux monologue de Jed Bartlet, partiellement en latin et vindicatif envers Dieu, lors du season finale de la deuxième saison ; mais celle qui restera dans les esprits sera la scène des citations bibliques, où le président prendra à partie une animatrice radio intégriste, la surclassant de ses connaissances théologiques et ses facultés de raisonnement. Révélatrice de la personnalité du président, mais aussi de l’âme de The West Wing et d’Aaron Sorkin, cette scène aura finie de convaincre les indécis de l’importance et l’unicité de cette série dans le panorama audiovisuel contemporain. Il y a cet hypnotique et fascinant sens du rythme et de la parole, marque de fabrique de Sorkin, comme on aura pu le voir par la suite dans Studio 60 on The Sunset Strip ou The Social Network. Mais surtout, il y a ces forces et ces contradictions intrinsèques de l’homme et de la fonction, révélant Jed Bartlet comme l’amalgame d’un homme de cœur, homme de foi et homme de conviction, qu’il incarne à la perfection.

The West Wing, figure de l’Amérique politique post-guerre du Golfe, est également une œuvre qui a voulu marquer par le symbole du changement. Le style tout d’abord, nivelant la série politique par le haut, avec des scénarios alambiqués et des intrigues aux détails fourmillants, mais à la ligne toujours claire. Sorkin, dont le style d’écriture très littéraire et abondant peut parfois dérouter, aura toujours refusé le compromis du plus petit dénominateur commun, Jed Bartlet en étant la plus flagrante manifestation : féru d’anecdotes et de faits, puits de connaissance, qualifié de nerd par Toby Ziegler, il n’en demeure pas moins empathique et accessible. Puis enfin, il y a l’image et la force de représentation. Martin Sheen, personnification d’une jeunesse perdue et révoltée (Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, La Ballade Sauvage de Terrence Mallick), se mue en allégorie d’une génération sans guerre –avant le 11 septembre- réaliste et ouverte sur le monde.

Le président Matt Santos, prédisant la future élection d’un président issu de minorité, succédera ensuite à Jed Bartlet, qui restera le président de fiction le plus idéalisé et le plus réaliste jamais créé.

The West Wing (A la Maison Blanche) 
Créée par Aaron Sorkin
Diffusée sur NBC (1999 – 2006)


es débuts de Walter White dans Breaking Bad – sur la chaîne AMC qui diffuse également Mad Men – ont tout eu de l’anti-héros tragique shakespearien : professeur de chimie et père de famille honorable, mais sans relief, il est diagnostiqué d’un cancer fatal, et décide alors de s’associer à un de ses anciens élèves, Jesse Pinkman (autre personnage fascinant de la série), minable dealer de drogue, pour se lancer dans le trafic de méthamphétamine, afin d’amasser rapidement assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille une fois qu’il aurait été terrassé par la maladie. Non seulement, Walter White parvient à mettre au point la meilleure dope du marché, mais sous le pseudonyme d’Heinsenberg, transgresse petit à petit tous les interdits et codes moraux, s’attirant les véhémences du cartel local et international, les projecteurs de la police et avec des étaux se refermant inévitablement sur lui.

          Il n’y aura pas encore eu de réels anti-héros aussi sombres à la télévision. On pense bien évidemment à Jim Profit (Profit), Vic Mackey (The Shield), Tony Soprano (The Sopranos) ou encore Dexter (Dexter) ; mais à la différence de ses illustres prédécesseurs, Walter White n’est pas fondamentalement un vilain au début de Breaking Bad, ni même tout au cours de la série. Alors que ces autres anti-héros de séries sont des vilains assumés, dévoilant au fur et à mesure des côtés humains, faisant preuve de compassion et d’empathie, Walter White suit le schéma résolument opposé. Homme décent, subissant la vie, il fera preuve de cruauté froide et dévastatrice, usant d’une intelligence amorale. White, chef de famille aimant et attentionné, incarne pourtant l’Homme dans ses plus lugubres travers : calculateur, menteur, égotiste, féroce et noir.

          Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad, a ainsi créé avec Walter White une figure inédite à la télévision, en mettant en scène la création d’un vilain, à la manière de la mode des genèses de héros au cinéma ces dernières années. Plus anti-vilain qu’anti-héros, Walter White connaît une évolution de superhéros/supervilain de comics : homme comme les autres, il se découvre un point de rupture, s’adapte à sa nouvelle condition en gardant sa morale comme seule juge ; jusqu’à assumer son rôle ultime de vilain, non plus par force des choses, mais par adéquation pure avec sa nature propre, courbant sa morale pour convenir à des prédications profondes, exorcisant par là ses propres craintes existentialistes.

          Avec ses scènes fortes, aux libertés visuelles et scénaristiques souvent époustouflantes, Breaking Bad, ses déserts d’Albuquerque et ses petites gens sans histoire, est devenu le terreau idéal à la naissance d’un des plus terrifiants protagonistes de l’histoire de la télévision.

Breaking Bad 
Créée par Vince Gilligan
Diffusée sur AMC (2008 – 2012)

e toute la famille Fischer, Claire était la seule à laquelle je pouvais réellement me transposer, m’identifier, m’imaginer surmonter les mêmes épreuves, vivre les mêmes crises existentialistes. Ruth, Nate et David étaient déjà des adultes, sujets à diverses responsabilités – qu’ils décident de les fuir ou non – piliers d’une famille équilibrée mais aux fondations frêles et chancelantes. Claire est la petite dernière de cette famille de croque-morts, et la seule apparaissant comme sans préjudices : comme si elle naquit devant nos yeux avec Six Feet Under, pour la voir vivre et grandir tout au long de ces six inoubliables saisons. Elle nous fut délivrée comme une apparition, son sourire évocateur et sa chevelure rousse foudroyante, rayonnant sur la morosité chronique de la maison Fischer, sorte de cousine lumineuse d’Angela Chase (My So-Called Life).

          Benjamine de la famille, elle est également la plus isolée. Beaucoup plus jeune que ses deux frères, elle ne se confiera que peu à eux, malgré l’amour qu’elle leur porte, et ne se retrouvera notamment avec Nate qu’au détour de ses propres crises immatures à lui. Les relations avec sa mère, seule autre femme de la maison, sont parfois difficiles, voulant se rapprocher d’elle, tout en refusant de lui ressembler en tout point. Elle se réfugie dans l’art, dans une quête d’expression personnelle, se jettant corps et âme dans cette recherche de sens et d’accomplissement. Contrairement à ses frères, elle refuse de fuir, mais veut tout voir : le monde, la vie, la mort, l’univers et ses recoins. Plus que la crainte de la mort que les Fischer côtoient chaque jour, Claire embrasse à bras le corps, à travers cette fureur et ses expérimentations, cette peur qui les tétanisent, cette peur qui les retiennent par un passé omniprésent (incarné par les apparitions du père), cette peur qui oblitère toutes leurs perspectives : la peur de vivre.

          Il n’est alors pas étonnant de voir qu’Alan Ball (désormais showrunner de True Blood) ait choisi pour l’ultime séquence de Six Feet Under – sans conteste l’un des plus beaux finals de série jamais réalisé – la figure de Claire, altérée et allant et venant dans le temps, tout en voguant vers une nouvelle vie, tandis que l’inéluctable et le prévisible se heurtent aux incertitudes et aléas de ces routes empruntées. Au-delà des tragédies communes de nos vies, inébranlables, ces yeux verts scrutent l’horizon comme si tout était encore pourtant à faire.

Six Feet Under (Six Pieds Sous Terre) 
Créée par Alan Ball
Diffusée sur HBO (2001 – 2005)

L

ontrairement à Tim Riggins, figure apollonienne et autre personnage phare de Friday Night Lights (qui s’est terminée au printemps), Matt Saracen n’aura connu cette gloire éphémère avec l’équipe des Dillon Panthers que grâce à un coup du sort – la blessure de la star de l’équipe Jason Street – sorte de thème récurrent dans une série qui observe ses personnages réagir et s’adapter aux hasards qui viennent joncher ses cinq admirables saisons.

Il y a tout d’abord ce style réaliste, à l’esthétique simili-documentaire, très à la mode surtout dans les sitcoms (The Office, Parks & Recreation, Modern Family) mais qui ici donne le ton à Friday Night Lights. Cette caméra volatile, qui scrute ses protagonistes, qui les suit, qui les révèlent. Il y a parfois des situations où l’on se croit ainsi voyeur de l’intimité de ces joueurs de football (les sobres et lumineux discours de vestiaire du coach Taylor, impeccable Kyle Chandler), de ces familles solides, décomposées, ou de fortune, de ces adolescents et jeunes adultes, survivant dans la petite bourgade de Dillon, Texas, où la seule échappatoire demeure le football, et où le sport demeure l’une des seules écoles de la vie qu’ils aient à disposition.

De ces contrées arides du Texas se dégagent ainsi quelques lueurs d’âmes, probablement parmi les plus belles que l’ont ait pu voir à la télévision. Matt Saracen (joué par le méconnu Zach Gilford), quaterback de fortune qui deviendra héros de l’équipe, qui sortira avec la fille du coach, mais également fils unique au sein d’une famille dysfonctionnelle, qui l’oblige à mûrir prématurément. Oxymore essentiel et symptomatique de Friday Night Lights. Matt, sa candeur, ses yeux doux et sa diction frêle, subit la plupart des événements qui se déroulent dans sa vie, des pires aux meilleures. Grâce au football, et sous la figure paternelle absente qu’il trouve enfin en la personne du coach Taylor, Matt sera ainsi forcé à devenir adulte, bien qu’il n’en ait ni l’envie, ni le courage apparent.

C’est l’une des grandes constantes et qualités de cette grande série portée de Peter Berg (déjà réalisateur du film du même nom précédant la série). Allégorie classique de grandes valeurs fondamentales, le sport sera magnifié dans Friday Night Lights comme rarement, trouvant en Matt Saracen sa plus belle et sensible incarnation.

Friday Night Lights
Créée par Peter Berg
Diffusée sur NBC (2006 – 2011)

Nous inaugurons une nouvelle série d’articles consacrés aux séries TV, avec des portraits de personnages inoubliables, iconiques, et fondamentaux. Ces figures emblématiques concrétisent les idées, les concepts, les dialogues qui construisent au fil de chaque épisode l’identité et la singularité des séries qui les englobent. Chaque vendredi, un personnage d’une série fétiche sera décliné dans SurePost.

Le secret de la longévité et du succès de Friends aura été son évident talent comique, situationniste, souvent absurde, mais à la qualité constante. La cohésion du groupe, la balance parfaite entre les protagonistes, le charisme naturel de chaque Friends. Pourtant, ce qui fait l’unicité de cette série générationnelle est la qualité d’écriture des deux créateurs de la série, et amis de longue date, David Crane et Marta Kauffman. Car au centre des thématiques évoquées par Friends demeurent cette constante glorification et fascination du quotidien de six jeunes adultes aux vies très banales, calqué sur Seinfeld, et cet existentialisme sous-jacent quant aux différentes couches sociales concentrées autour de ce cercle immuable : questionnement sempiternel du couple, évolution humaine et sociale, place de l’individu dans la société et dans le monde du travail.

          En cela, Ross Geller est la figure emblématique de cette génération décrite par Crane et Kauffman. Génération non pas perdue, mais en quête de sens, insouciante, tâtonnant et expérimentant, prenant décisions irréversibles et se heurtant au hasard du quotidien ; pour finalement se laisser emporter par le cours naturel d’une vie. Dans Friends, chacun essaie tant bien que mal de se faire sa place dans la société : Rachel souhaite être indépendante, Monica veut être en haut de l’échelle, Joey veut être connu, Chandler souhaite devenir responsable, Phoebe veut vivre libérée. Seul Ross demeure tout du long de la série le Friends le plus largué de toute la bande. Se définissant comme un bon père de famille, il aura pourtant été divorcé trois fois ; cultivé et responsable, il n’en est pas moins le plus vulnérable d’entre tous. Son histoire avec Rachel invoque d’ailleurs l’empathie, de ses sentiments gardés secrets pendant des années, jusqu’au pas en arrière effectué pour laisser place à Joey.

          Ross incarne l’esprit de Friends, en étant celui qui subit le plus les aléas de son existence. En constante contradiction, à la fois terre-à-terre et absurde, romantique et vaniteux, érudit et irréaliste, il aura pendant dix ans été le personnage de Friends le plus réaliste de tous. Sans Ross Geller, pas de J.D. Dorian (Scrubs), pas de Ted Mosby (How I Met Your Mother), ni de Jim Alpert (The Office). Ce n’est pas pour rien que l’histoire Ross et Rachel aura été l’un des symboles majeurs d’une génération en quête de sens ; il s’agit de l’apogée d’une vision post-génération X représentée également par Seinfeld ou Dream On (précédente série de Crane et Kauffmann), où les perspectives floues du futur ne sont plus craintes. Ross, icône du common guy, finira finalement avec la fille qu’il a toujours aimé, comme une évidence certaine et inévitable, vision ésotérique et optimiste du cours d’une vie.

Friends 
Créée par David Crane et Marta Kauffman
Diffusée sur NBC (1994 – 2004)

près le documentaire Jesus Camp sorti l’an dernier, qui plongeait au cœur de l’Amérique évangélique radicale, Délivrez-nous du mal est un nouveau brûlot à l’encontre du christianisme. Cependant, ce documentaire d’Amy Berg, journaliste pour CBS et CNN, traite d’un sujet d’autant plus délicat qu’il s’agit de la pédophilie des prêtres, ses conséquences et le silence de l’Eglise. Le film nous relate l’histoire du père Oliver O’Grady, qui depuis vingt ans, a abusé et violé des centaines d’enfants en usant de son statut de guide religieux. La première moitié du documentaire est donc un malaisé déroulement des évènements qui se sont passés dans les années 70 et 80 en Californie, dans les endroits où O’Grady officiait alors. Malaisé, car Amy Berg ne nous épargne pas. En effet, elle choisit de nous raconter les aspects les plus sordides de ces histoires d’abus, de la bouche même des protagonistes, et notamment en se plaçant non uniquement du côté des victimes, mais donnant également le point de vue dérangeant du coupable.

          Délivrez-nous du mal nous montre ainsi les discours de certaines victimes et leurs familles, mettant en exergue les dégâts moraux provoqués, et en parallèle montre Oliver O’Grady, témoignant librement, parfois crûment, de ses actes et de la mécanique de son esprit tortueux. Rappelant par moment les monologues d’Humbert Humbert, héros du Lolita de Vladimir Nabokov, sur les amoralités pédophiles de son propre être, le témoignage d’O’Grady demeure effroyable de détachement. On assiste donc à un sinistre jeu de miroir, avec d’un côté la détresse de ces familles détruites, et de l’autre côté, l’incarnation de tous leurs maux en parfaite liberté ; toutes, des facettes d’un même drame. Car, sous les traits d’un aimable quinquagénaire sont imputés des actes tragiques, rendant la nature de ceux-ci d’autant plus terrifiants, marquant une ambiguïté dérangeante.

          Cette histoire mise en avant comme étant révélatrice d’un mal sous-jacent, cpermet à Amy Berg d’extrapoler son propos dans la seconde moitié du documentaire en lui donnant des allures de pamphlet anti-clérical. Si O’Grady est libre aujourd’hui et se ballade tranquillement dans les rues d’une ville d’Irlande malgré ses nombreux crimes avérés, cela est dû à l’influence importante de l’Eglise chrétienne catholique qui aura couvert cette affaire à tous les échelons. Délivrez-nous du mal livre ainsi une vive critique de tout le système clérical catholique, et nous délivre diverses pistes de lecture comme les raisons ancestrales de cette déviance pédophile inhérent à la l’Eglise catholique, l’organisation de l’Eglise comme réseau mafieux ou encore le silence et les parjures du clergé concernant ces nombreux cas d’abus sexuels par des prêtres. Bien que parfois trop sensationnaliste (réalisation à l’américaine avec effets visuels surchargés, musique emphatique) le documentaire d’Amy Berg a le mérite de traiter sans retenues des derniers tabous de la société contemporaine : les enfants et la religion. Un rappel délicat mais nécessaire.

deliverus2_affiche.jpgDélivrez-nous du mal d’Amy Berg
Metropolitan Films
Sorti le 02 avril 2008
http://www.deliverusfromevilthemovie.com/

’émergence de la nouvelle génération du cinéma mexicain, suivant l’ère du Nuevo Cine Mexicano, s’est accrue ces dernières années, avec notamment l’émergence de figures désormais de premier plan de l’univers cinématographique international. Que ce soit dans l’univers fantastique ou dans des films réalistes, la touche mexicaine est poignante, parfois alambiquée mais toujours porteuse de messages sensibles. On retiendra notamment les exemples évidents d’Alfonso Cuarón (Y Tu Mamá También, le fabuleux Les Fils de l’Homme), le poussif mais talentueux Alejandro González Iñárittu (21 Grammes, Babel) ou encore Guillermo Del Toro (le chef d’œuvre Le Labyrinthe de Pan). Supplantant les allégories initiales par un humanisme latent, ce premier film de Rodrigo Plá, La Zona, est dans la droite lignée de ce cinéma mexicain réaliste.

          Dans Mexico City, trois adolescents pénètrent dans La Zona, cité résidentielle protégée par des murs et surveillée par une surabondance de caméras. Habitée par la haute société, ce microcosme sélectif vit en autarcie, vit selon ses propres règles, installant sa propre notion de démocratie rudimentaire (vote à main levé dans un gymnase), et évite de côtoyer la populace en se barricadant derrière ces murs. Sous les apparences d’une mécanique bien huilée, cette belle organisation va être mise en branle par l’intrusion de ces trois jeunes, qui après un cambriolage qui tourne au drame va provoquer des réminiscences misanthropes. Se passant des forces de police, les habitants vont alors se lancer dans une véritable chasse à l’homme, chacun se transformant en vigilante perdant tout sens de la morale au profit d’une vision biaisée de la justice.

          En opposant les riches et les pauvres, engoncés de leurs a priori, Rodrigo Plá met à l’écran une représentation scénique des inégalités sociales, métaphores du monde actuel. Bien que mettant un peu de temps à se mettre en place, malgré des tentatives de rythmer le film, le réalisateur mexicain parvient à nettement faire passer son message social et politique au travers de ce clivage axé autour de la peur. En démonisant l’inconnu qui évolue derrière ces murs, les évitant et les craignant comme la peste, ces habitants de La Zona demeurent finalement aussi ignorants que cette peur qui les animent. Plá décrit avec un certain réalisme cet instinct de survie inhérent à l’homme face à la peur irrationnelle, ce pas en arrière vers l’animalité qui fait la force des trente dernières minutes de ce film. Cependant, face à cette désévolution humaine et cette aliénation collective, se personnifie en le fils Alejandro (le jeune Daniel Tovar) un personnage troublant d’humanisme. Il est l’un des seuls à pouvoir réellement changer le cours de choses, de par son ingénuité lui permettant ce recul et cette remise en question face à des évènements qui le dépassent. Déconstruire ses acquis pour forger sa propre vision du monde. En cela, La Zona est un saisissant message anarchiste.

lazona_affiche.jpgLa Zona, propriété privée de Rodrigo Plá
Memento Films
Sorti le 26 mars 2008
http://www.lazona-lefilm.com/