Cat Power

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l faut savoir que Chan Marshall alias Cat Power était du genre à débouler seule sur scène avec sa guitare, imbibée de whisky, le regard et la figure cachés derrière une frange épaisse et des longs cheveux, à sortir au public qu’elle ne savait pas si elle arriverait à finir le concert et même à continuer à vivre tout court. Cela donnait donc des concerts poignants et fortement imprégnés par la mélancolie dégagée par la chanteuse mais aussi très aléatoires quant à leur déroulement (restera sur scène ? s’écroulera au prochain cul-sec ?). Il aurait été dommage que la belle soit auréolée du statut d’artiste déchue, vaincue par une peine trop douloureuse à supporter pour vivre. Ce genre de mystification malheureusement souvent arrivés dans l’histoire de la musique n’en aurait été que plus regrettable.

          Heureusement, pour son 8ème album, elle se fait plaisir en reprenant des standards qui lui tiennent à cœur. Un hommage à ses artistes préférés qu’elle avait déjà opéré avec The Cover Records publié en 2000. Cela ne l’avait toutefois pas empêché de retomber ensuite dans ses souffrances passées. Nouveau désespoir qui s’est fait ressentir dans ses deux derniers albums You Are Free, peut-être bien son meilleur, et The Greatest, le plus connu à ce jour du grand public par la présence d’un magnifique single du même nom. Beaucoup moins dépressif et triste, Jukebox a permis à Chan de se refaire une santé. On sent qu’elle a pris beaucoup de plaisir à retravailler ses titres adorés. Teintées de blues, et portées par une voix chaude à l’accent sudiste américain, Cat Power s’approprie donc ses reprises de Joni Mitchell ou Hank Williams. Elle va même jusqu’à écrire une chanson pour son idole absolue, le sacro-saint Bob Dylan, qu’elle considère comme l’homme de sa vie, pas moins. Accompagnée du Dirty Delta Blues, elle se montre épanouie sur scène, chantant ses nouveaux morceaux comme s’ils lui avaient toujours appartenus. Certains préfèrent la Chan Marshall version folk, hésitante et fragile car oui, de la voir ainsi va droit au cœur et met l’audience en émoi. Mais bon, de la voir en vie c’est encore mieux. Et entendre sa voix aussi chancelante constituera toujours un réel bonheur et la marque d’une très grande artiste.

jukebox2.jpgCat Power – Jukebox
Matador
Février 2008
http://www.catpowerjukebox.com

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a.giflors qu’il nous avait laissé il y a 6 ans avec L’Imprudence, chaotique descente introspective, Alain Bashung revient avec son désarmant Bleu Pétrole. Plus pop, moins sombre, ce n’est pas pour autant que l’Alsacien a laissé ses démons derrière lui. Néanmoins, ce retour au classicisme d’un pop-rock et à une certaine idée de la variété est probablement ce qui pouvait arriver de mieux à la scène musicale française. Après Etienne Daho l’année passée, une autre icône vient démembrer sa propre continuité pour composer un album, semble-t-il, apaisé et où Bashung se remet à chanter. Cependant, sa patte se reconnaît immédiatement, dès le titre d’ouverture « Je T’ai Manqué« , avec sa voix profonde, son trompeur décalage rythmique, sa capacité à plaquer ses mots, les imprimer sur la mélodie comme un contre-poids à un air frivole et léger. La voix de Bashung, marquée, semblant chanceler à tout instant mais restant toujours dans la justesse intensive, est toujours aussi expressive, et n’a rien perdu de sa puissance d’incarnation.

          L’univers blues de Bashung se caractérise par son énigmatique mécanique, ses ritournelles lyriques et ses fixations. Il chante avec insistance, avec une foi gnostique, avec des textes splendides, à l’abstraction et au situationnisme saisissant. Ecouter Bleu Pétrole est une épopée de la vie quotidienne, une plongée dans la mansuétude d’un homme envers qui la vie n’aura pourtant pas toujours été tendre. Faussement nonchalant, Bashung installe pour mieux renverser, comme sur « Résidents de la République » ou « Le Secret Des Banquises », il dénonce sans l’air de rien, avec son ton résigné, mais avec ses textes et ses sous-entendus passifs-aggressifs. Néanmoins, cet album est l’occasion pour l’artiste de se réconcilier avec la simplicité des mélodies, l’harmonie de la musicalité et de son univers maniaque et inextricable. Cela donne ainsi naissance à de magnifiques chansons pop, sobres et loin d’être putassières, mais toujours avec cette retenue et cette sensation d’inatteignable comme sur « Tant De Nuits » ou la superbe « Sur Un Trapèze ».

          Bleu Pétrole est un superbe album en ce qu’il parvient à concentrer ce qui a toujours caractérisé Alain Bashung, avec virtuosité et sans concessions. On ne peut rester qu’admiratifs face aux épiques valses blues « Comme Un Lego » ou « Je Tuerai La Pianiste », chansons fiévreuses, séminales et obsessionnelles. Au contraire de Fantaisie Militaire et L’Imprudence, diamants bruts d’une noirceur éprouvante que l’on a du mal à rappeler à nos souvenirs, ce Bleu Pétrole est un disque aux facettes improbables, à la limpidité désarçonnante et à l’unité harmonieuse. Bleu Pétrole nous réclame, Alain Bashung nous attise.

bashung_album.jpgAlain Bashung – Bleu Pétrole
Barclay
mars 2008
http://alainbashung.artistes.universalmusic.fr/

Alain Bashung – Sur Un Trapèze en écoute