près le documentaire Jesus Camp sorti l’an dernier, qui plongeait au cœur de l’Amérique évangélique radicale, Délivrez-nous du mal est un nouveau brûlot à l’encontre du christianisme. Cependant, ce documentaire d’Amy Berg, journaliste pour CBS et CNN, traite d’un sujet d’autant plus délicat qu’il s’agit de la pédophilie des prêtres, ses conséquences et le silence de l’Eglise. Le film nous relate l’histoire du père Oliver O’Grady, qui depuis vingt ans, a abusé et violé des centaines d’enfants en usant de son statut de guide religieux. La première moitié du documentaire est donc un malaisé déroulement des évènements qui se sont passés dans les années 70 et 80 en Californie, dans les endroits où O’Grady officiait alors. Malaisé, car Amy Berg ne nous épargne pas. En effet, elle choisit de nous raconter les aspects les plus sordides de ces histoires d’abus, de la bouche même des protagonistes, et notamment en se plaçant non uniquement du côté des victimes, mais donnant également le point de vue dérangeant du coupable.

          Délivrez-nous du mal nous montre ainsi les discours de certaines victimes et leurs familles, mettant en exergue les dégâts moraux provoqués, et en parallèle montre Oliver O’Grady, témoignant librement, parfois crûment, de ses actes et de la mécanique de son esprit tortueux. Rappelant par moment les monologues d’Humbert Humbert, héros du Lolita de Vladimir Nabokov, sur les amoralités pédophiles de son propre être, le témoignage d’O’Grady demeure effroyable de détachement. On assiste donc à un sinistre jeu de miroir, avec d’un côté la détresse de ces familles détruites, et de l’autre côté, l’incarnation de tous leurs maux en parfaite liberté ; toutes, des facettes d’un même drame. Car, sous les traits d’un aimable quinquagénaire sont imputés des actes tragiques, rendant la nature de ceux-ci d’autant plus terrifiants, marquant une ambiguïté dérangeante.

          Cette histoire mise en avant comme étant révélatrice d’un mal sous-jacent, cpermet à Amy Berg d’extrapoler son propos dans la seconde moitié du documentaire en lui donnant des allures de pamphlet anti-clérical. Si O’Grady est libre aujourd’hui et se ballade tranquillement dans les rues d’une ville d’Irlande malgré ses nombreux crimes avérés, cela est dû à l’influence importante de l’Eglise chrétienne catholique qui aura couvert cette affaire à tous les échelons. Délivrez-nous du mal livre ainsi une vive critique de tout le système clérical catholique, et nous délivre diverses pistes de lecture comme les raisons ancestrales de cette déviance pédophile inhérent à la l’Eglise catholique, l’organisation de l’Eglise comme réseau mafieux ou encore le silence et les parjures du clergé concernant ces nombreux cas d’abus sexuels par des prêtres. Bien que parfois trop sensationnaliste (réalisation à l’américaine avec effets visuels surchargés, musique emphatique) le documentaire d’Amy Berg a le mérite de traiter sans retenues des derniers tabous de la société contemporaine : les enfants et la religion. Un rappel délicat mais nécessaire.

deliverus2_affiche.jpgDélivrez-nous du mal d’Amy Berg
Metropolitan Films
Sorti le 02 avril 2008
http://www.deliverusfromevilthemovie.com/

sabine_bandeau3.jpg

l.gifa démarche de Sandrine Bonnaire relève à la fois de l’impuissance et de la vertu souveraine de l’amour. En décidant de consacrer un film à sa sœur, Sabine Bonnaire, autiste, l’actrice se résigne à user de son dernier rempart, qui demeure à double tranchant, mais qui grâce à une approche impeccable permet à Elle S’appelle Sabine d’être une œuvre fascinante, poétique et bouleversante. Ce documentaire aurait pu être cru, et incroyablement voyeur en pénétrant la vie de cette femme malade, et dont cinq ans en hôpital psychiatrique aura eu un effet dévastateur sur sa personnalité et sur ses facultés intellectuelles. Mais elle n’aura eu raison de son humanité.

          Cependant, en se posant à une distance raisonnable afin d’avoir le recul nécessaire pour filmer les conditions de vie de sa sœur, Sandrine Bonnaire évite les crises emplies de pathos, et se fixe ainsi sur ce qui est, sans trop faisant. Elle suit donc le quotidien de Sabine au sein d’une structure d’accueil et de soins prenant en charge plusieurs patients qui nécessitent des aides particulières et individuelles. On y voit ainsi l’évolution au jour le jour de ces patients handicapés mentaux et leurs progrès infimes, mais significatifs, qui leur permet de suivre un semblant de vie. Bien que l’on s’attarde sur les conditions de divers patients, et montrent ainsi que ces centres médicaux spécialisés, bien trop rares, fonctionnent, le centre de la narration est bien Sabine. Sous couverts de film à charge contre l’insuffisance de la prise en charge de l’autisme et des troubles mentaux, cette œuvre-ci tourne spécifiquement autour du destin de Sabine.

          Surtout, Sabine Bonnaire hante littéralement ce film, qu’elle soit présente, ou hors champ. Sa présence est perpétuelle à chaque minute, et son histoire se déroule tout du long. Le documentaire est jonché de sauts dans le passé, où l’on voit des vidéos de Sabine, plus jeune de 25 ans, avant son internement. Déjà autiste, elle est pourtant pleine de vie, intelligente, innocente. Toutes ces images d’archives tranchent ainsi avec les images actuelles de Sabine, fortement handicapée, aux accès de violence parfois vigoureux et aux séquelles post-internement toujours aussi vives. En mettant finement en parallèle cet avant-après, Sandrine Bonnaire parvient à créer cette tension, ce mal-être profond qui en est poignante. De plus, la grande force d’Elle S’appelle Sabine est l’ellipse créée autour de l’internement psychiatrique. Ces cinq ans ayant provoqué une cruelle dégénérescence de la jeune Sabine, deviennent alors une torture psychologique, un danger invisible, tant le contraste est saisissant. Cette ellipse crée alors un trou noir, une inconnue qui inspire une peur irrationnelle qu’est la dépersonnalisation, soit la mort de soi.

          Film d’amour fraternel de Sandrine Bonnaire pour sa sœur, Elle S’appelle Sabine est ainsi une déchirante réussite. Bien plus qu’un simple documentaire, il s’agit d’une véritable œuvre cinématographique, à la manière du Tarnation de Jonathan Caouette. Le film parvient à montrer sobrement ce monde inconnu, et que l’on cache, des troubles mentaux. Incapables d’exprimer pleinement ou de refreiner leurs sentiments, Sabine et ses compagnons du centre spécialisé sont probablement plus humanistes que nous. Sans emprise et intérêt de la société voyeuriste qui les a rejeté, ils vivent, tant bien que mal, selon leur propre force d’âme.

sabine_affiche.jpgElle S’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire
Les Films Du Paradoxe
Sorti le 30 janvier 2008
http://www.filmsduparadoxe.com/sabinecat.html