vec plus de 13 millions de spectateurs après une semaine d’exploitation, Intouchables truste le titre de succès annuel au box office. En général, ce titre traduit un film populaire et un bilan positif pour l’économie du cinéma français. La question de savoir ce qui a suscité un tel engouement reste légitime : pourquoi un tel succès ?

Le sujet : un aristocrate tétraplégique choisit comme aide à domicile un jeune de banlieue tout juste sorti de prison, aurait pu créer des réticences au niveau du grand public. Sans sortir la phrase clichée genre c’est le type de film « qui fait du bien », il faut reconnaître que le ton donné pour un sujet pas évident est juste. Inspirée d’une histoire réelle, l’idée du film a du être peaufinée pour gagner en sensibilité et rendre la relation entre François Cluzet(Philippe)/Omar Sy (Driss) réussie. Parce que la gêne de l’handicap est brisée dès le début par les vannes que se lancent les protagonistes (il fallait oser sortir la blague du « pas de bras, pas de chocolat »). Parce que l’amitié qui s’installe entre Driss qui sert de grand frère et Philippe qui redonne confiance et met devant ses responsabilités celui qui représente physiquement ses bras et ses jambes est grandissante jusqu’à devenir « intouchable ». Parce que le pragmatisme de Philippe face à sa nouvelle vie et l’humour de Driss renforcent leur sympathie. Parce que le regard sur la banlieue caractérisée par de plusieurs plans silencieux en disent plus que dix journaux télévisés sur TF1…

On n’évitera pas certains clichés ou raccourcis comme la scène d’embauche de Driss, un peu trop « facile » ou la famille africaine avec un nombre d’enfants à n’en plus finir. Ni quelques scènes inutiles comme celles du tableau mais qui ne font pas pour autant baisser le rythme du film. Si Bienvenu chez les Ch’tis précédant exemple de gros carton du cinéma français avait été essentiellement porté par un engouement venu du Nord, Intouchables se sera fait sa place par un bouche à oreille qui se poursuit et qui est mérité.

Intouchables d’Eric Toledano et Olivier Nakache
Gaumont
Sortie le 2 novembre 2011
http://www.gaumont.com/fr/

ans un monde où les antagonistes suivent les plus stricts codes moraux, et où les protagonistes cherchent à définir les limites du juste, cette morale et cette justice, leurs valeurs et contradictions profondes seront incarnées par le plus charismatique et insaisissable anti-héros de la télévision : Omar. Truand et dissident des grands pontes qui régissent le Baltimore de The Wire (Sur Écoute), gangster homosexuel, terrifiant et intransigeant, Omar Little braque les dealers de drogue, et en fait sa profession de foi. Michael K. Williams attire l’écran, par sa prestance, son physique fascinant et sa balafre en plein milieu du visage, et a fait d’Omar, par quelques caractéristiques d’artifices (un fusil, le sifflement d’« un fermier dans son pré » et un usage captivant de la langue), une icône anarchiste et néo-révolutionnaire.

Avec The Wire, David Simon a créé un univers tangible, aux allures concrètes tant par ses structures (la ville de Baltimore, la scène politico-économique, les ghettos) que par ses personnages, chacun comprenant l’éthique et les codes de leurs milieux respectifs, mais aux aléas moraux plus qu’incertains, et paradoxalement, renforçant le réalisme des situations décrites. Tous respectent le code de la rue, tandis que les policiers transgressent l’autorité (Jimmy McNulty et Lester Freamon, pour ne citer qu’eux) et que les bandits rêvent à une autre vie (Stringer Bell ou le martyr D’Angelo Barksdale). A la différence de la grande tradition des séries d’enquêtes US (CSI (Les Experts), NYPD Blue (New York Police Blues), Law & Order (New York Police Judiciaire)), souvent manichéennes,  The Wire verse dans la profondeur, aussi bien sociétale qu’humaine.

La moralité et la réalité sont ainsi les clefs de The Wire, et seront constamment soumises à contribution, délimitations volatiles d’un milieu symbolique souvent impalpable. Seul Omar en incarne la constante sans réserve ; il maintient une déontologie qui va à l’encontre du monde dans lequel il vit, et refuse tout compromis. Il y a dans le personnage d’Omar cette dimension mystique d’une personnification-même de la vertu, peu importe le terreau. Omar est ainsi à la fois intelligent et féroce, vif d’esprit et psychopathe. Mais sa nature, jamais complètement perceptible, et sa présence fondamentale, en font l’allégorie d’une morale s’immisçant dans l’âme de The Wire.

Omar est une incarnation de la figure folklorique du trickster ; un élément de chaos, un rebelle qui à la fois détruit et régit le système social dans lequel il évolue, symbole ultime de la versalité de la société et de sa continuité. Omar se faufile, s’introduit, surgissant de l’aube et professant ses propres lois, dictant sa propre vision à un monde rigide et sans issue. A l’instar de The Wire, la plus brillante et lucide série de cette décennie, Omar disparaitra comme il nous est apparu : comme une comète en pleine nuit noire.

The Wire (Sur Écoute) 
Créée par David Simon
Diffusée sur HBO (2002-2008)


es débuts de Walter White dans Breaking Bad – sur la chaîne AMC qui diffuse également Mad Men – ont tout eu de l’anti-héros tragique shakespearien : professeur de chimie et père de famille honorable, mais sans relief, il est diagnostiqué d’un cancer fatal, et décide alors de s’associer à un de ses anciens élèves, Jesse Pinkman (autre personnage fascinant de la série), minable dealer de drogue, pour se lancer dans le trafic de méthamphétamine, afin d’amasser rapidement assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille une fois qu’il aurait été terrassé par la maladie. Non seulement, Walter White parvient à mettre au point la meilleure dope du marché, mais sous le pseudonyme d’Heinsenberg, transgresse petit à petit tous les interdits et codes moraux, s’attirant les véhémences du cartel local et international, les projecteurs de la police et avec des étaux se refermant inévitablement sur lui.

          Il n’y aura pas encore eu de réels anti-héros aussi sombres à la télévision. On pense bien évidemment à Jim Profit (Profit), Vic Mackey (The Shield), Tony Soprano (The Sopranos) ou encore Dexter (Dexter) ; mais à la différence de ses illustres prédécesseurs, Walter White n’est pas fondamentalement un vilain au début de Breaking Bad, ni même tout au cours de la série. Alors que ces autres anti-héros de séries sont des vilains assumés, dévoilant au fur et à mesure des côtés humains, faisant preuve de compassion et d’empathie, Walter White suit le schéma résolument opposé. Homme décent, subissant la vie, il fera preuve de cruauté froide et dévastatrice, usant d’une intelligence amorale. White, chef de famille aimant et attentionné, incarne pourtant l’Homme dans ses plus lugubres travers : calculateur, menteur, égotiste, féroce et noir.

          Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad, a ainsi créé avec Walter White une figure inédite à la télévision, en mettant en scène la création d’un vilain, à la manière de la mode des genèses de héros au cinéma ces dernières années. Plus anti-vilain qu’anti-héros, Walter White connaît une évolution de superhéros/supervilain de comics : homme comme les autres, il se découvre un point de rupture, s’adapte à sa nouvelle condition en gardant sa morale comme seule juge ; jusqu’à assumer son rôle ultime de vilain, non plus par force des choses, mais par adéquation pure avec sa nature propre, courbant sa morale pour convenir à des prédications profondes, exorcisant par là ses propres craintes existentialistes.

          Avec ses scènes fortes, aux libertés visuelles et scénaristiques souvent époustouflantes, Breaking Bad, ses déserts d’Albuquerque et ses petites gens sans histoire, est devenu le terreau idéal à la naissance d’un des plus terrifiants protagonistes de l’histoire de la télévision.

Breaking Bad 
Créée par Vince Gilligan
Diffusée sur AMC (2008 – 2012)

e toute la famille Fischer, Claire était la seule à laquelle je pouvais réellement me transposer, m’identifier, m’imaginer surmonter les mêmes épreuves, vivre les mêmes crises existentialistes. Ruth, Nate et David étaient déjà des adultes, sujets à diverses responsabilités – qu’ils décident de les fuir ou non – piliers d’une famille équilibrée mais aux fondations frêles et chancelantes. Claire est la petite dernière de cette famille de croque-morts, et la seule apparaissant comme sans préjudices : comme si elle naquit devant nos yeux avec Six Feet Under, pour la voir vivre et grandir tout au long de ces six inoubliables saisons. Elle nous fut délivrée comme une apparition, son sourire évocateur et sa chevelure rousse foudroyante, rayonnant sur la morosité chronique de la maison Fischer, sorte de cousine lumineuse d’Angela Chase (My So-Called Life).

          Benjamine de la famille, elle est également la plus isolée. Beaucoup plus jeune que ses deux frères, elle ne se confiera que peu à eux, malgré l’amour qu’elle leur porte, et ne se retrouvera notamment avec Nate qu’au détour de ses propres crises immatures à lui. Les relations avec sa mère, seule autre femme de la maison, sont parfois difficiles, voulant se rapprocher d’elle, tout en refusant de lui ressembler en tout point. Elle se réfugie dans l’art, dans une quête d’expression personnelle, se jettant corps et âme dans cette recherche de sens et d’accomplissement. Contrairement à ses frères, elle refuse de fuir, mais veut tout voir : le monde, la vie, la mort, l’univers et ses recoins. Plus que la crainte de la mort que les Fischer côtoient chaque jour, Claire embrasse à bras le corps, à travers cette fureur et ses expérimentations, cette peur qui les tétanisent, cette peur qui les retiennent par un passé omniprésent (incarné par les apparitions du père), cette peur qui oblitère toutes leurs perspectives : la peur de vivre.

          Il n’est alors pas étonnant de voir qu’Alan Ball (désormais showrunner de True Blood) ait choisi pour l’ultime séquence de Six Feet Under – sans conteste l’un des plus beaux finals de série jamais réalisé – la figure de Claire, altérée et allant et venant dans le temps, tout en voguant vers une nouvelle vie, tandis que l’inéluctable et le prévisible se heurtent aux incertitudes et aléas de ces routes empruntées. Au-delà des tragédies communes de nos vies, inébranlables, ces yeux verts scrutent l’horizon comme si tout était encore pourtant à faire.

Six Feet Under (Six Pieds Sous Terre) 
Créée par Alan Ball
Diffusée sur HBO (2001 – 2005)

L

ontrairement à Tim Riggins, figure apollonienne et autre personnage phare de Friday Night Lights (qui s’est terminée au printemps), Matt Saracen n’aura connu cette gloire éphémère avec l’équipe des Dillon Panthers que grâce à un coup du sort – la blessure de la star de l’équipe Jason Street – sorte de thème récurrent dans une série qui observe ses personnages réagir et s’adapter aux hasards qui viennent joncher ses cinq admirables saisons.

Il y a tout d’abord ce style réaliste, à l’esthétique simili-documentaire, très à la mode surtout dans les sitcoms (The Office, Parks & Recreation, Modern Family) mais qui ici donne le ton à Friday Night Lights. Cette caméra volatile, qui scrute ses protagonistes, qui les suit, qui les révèlent. Il y a parfois des situations où l’on se croit ainsi voyeur de l’intimité de ces joueurs de football (les sobres et lumineux discours de vestiaire du coach Taylor, impeccable Kyle Chandler), de ces familles solides, décomposées, ou de fortune, de ces adolescents et jeunes adultes, survivant dans la petite bourgade de Dillon, Texas, où la seule échappatoire demeure le football, et où le sport demeure l’une des seules écoles de la vie qu’ils aient à disposition.

De ces contrées arides du Texas se dégagent ainsi quelques lueurs d’âmes, probablement parmi les plus belles que l’ont ait pu voir à la télévision. Matt Saracen (joué par le méconnu Zach Gilford), quaterback de fortune qui deviendra héros de l’équipe, qui sortira avec la fille du coach, mais également fils unique au sein d’une famille dysfonctionnelle, qui l’oblige à mûrir prématurément. Oxymore essentiel et symptomatique de Friday Night Lights. Matt, sa candeur, ses yeux doux et sa diction frêle, subit la plupart des événements qui se déroulent dans sa vie, des pires aux meilleures. Grâce au football, et sous la figure paternelle absente qu’il trouve enfin en la personne du coach Taylor, Matt sera ainsi forcé à devenir adulte, bien qu’il n’en ait ni l’envie, ni le courage apparent.

C’est l’une des grandes constantes et qualités de cette grande série portée de Peter Berg (déjà réalisateur du film du même nom précédant la série). Allégorie classique de grandes valeurs fondamentales, le sport sera magnifié dans Friday Night Lights comme rarement, trouvant en Matt Saracen sa plus belle et sensible incarnation.

Friday Night Lights
Créée par Peter Berg
Diffusée sur NBC (2006 – 2011)

e me méfie souvent des films plébiscités à Cannes. Ils ont quand même donné la palme d’or à The Tree of Life ces gens là je peux pas décemment leur faire confiance. Mais bon ne soyons pas catégoriques. Les quelques avis que j’avais reçus à propos de Polisse étaient vraiment bons et Maïwenn, si je ne suis pas le plus grand fan, a au moins le mérite de faire des films originaux dont on a tendance à se rappeler. Aussi me suis-je rendu au cinéma pour voir son petit dernier.

          Première surprise au vu du sujet du film : on rit. Car en effet bien que traitant de pédophilie, et je dois avouer que je m’attendais à quelque chose de vraiment dur à regarder, beaucoup de scènes allègent le film de la noirceur de son thème à travers des moments vraiment comiques et c’est tant mieux. Le but de Polisse n’est pas nécessairement d’accabler mais de décrire. Décrire le quotidien de la brigade de protection des mineurs parisienne, et fort heureusement pour eux, ils ont une vraie vie et parviennent à se détacher des horreurs qu’ils répriment.

          Autre point notable : pas de fil rouge. Effectivement, contrairement à de nombreux films dits « policiers », il n’est pas question ici de suivre le déroulement d’une enquête principale qui occuperait les personnages tout au long du film. A l’inverse, on assiste à la succession d’une multitude d’affaires plus ou moins graves traitées plus ou moins rapidement. Ça rend le scénario original mais ça peut aussi être dommageable. On ne sait par exemple quasiment jamais ce qu’il advient des enfants ou de leurs bourreaux. Maïwenn passe sans transition à l’affaire suivante et c’est parfois frustrant. On aimerait savoir si les coupables sont punis, si les enfants sont soutenus. On s’en doute mais rien n’est sûr. Alors certes c’est le but du récit de ne raconter que le quotidien des policiers et non celui des victimes, mais cette froideur peut gêner.

          Sont également mises en avant les vies personnelles des membres de la brigade, eux même souvent parents, marqués qu’ils sont par leur lutte contre les pédophiles. A commencer par Joey Starr, qu’on ne s’attend pas forcément à voir jouer un flic mais qui s’en sort plutôt bien dans son rôle de gros dur un peu paumé qui prend ce qu’il fait trop à coeur et ne parvient pas à concilier vie professionnelle et vie personnelle.

          Bref malgré quelques longueurs et des scènes peu utiles ou traitées de manière un peu étrange, ou encore la présence discutable de Maïwenn dans le film, dont le rôle ne trouve jamais réellement sa justification dans le récit et n’apporte rien de bien concret, un avis  positif sur un film à voir – bien que primé à Cannes – qui traite sans images choc d’atrocités qu’on n’aurait à peine imaginées. C’est fait intelligemment, sans voyeurisme. Le film est du coup plutôt accessible et les deux heures passent assez rapidement. Du haut de mon avis indiscutable, je conseille.

Polisse de Maïwenn
Mars Distribution
Sortie le 19 octobre 2011
http://www.marsfilms.com/

‘affaire d’Outreau… Je dois avouer que je m’y étais peu intéressé à l’époque et les circonstances de cet épisode tragique de la justice française m’étaient pour le moins méconnues. Une sombre affaire de pédophilie dans laquelle bon nombre de personnes avaient été accusées à tort et enfermées par un juge d’instruction peu lucide. En gros.

          Aussi lorsque l’on m’a proposé de me rendre à l’avant première, en présence de l’équipe de tournage, de Présumé coupable, le film de Vincent Garenq qui raconte le calvaire d’Alain Marécaux, l’un des accusés (auteur de Chronique de mon erreur judiciaire : une victime de l’affaire d’Outreau, dont le film est l’adaptation), j’étais partant mais ne m’attendais pas à un excellent film, craignant sans doute que la froideur du thème ne me fasse trouver le temps long et que le film baigne dans l’apitoiement forcé.

          Quelle ne fut pas ma surprise lorsque dès les premières minutes je me suis retrouvé complètement pris par la projection ! Car il faut le dire, le long métrage du sieur Garenq a moult qualités. Le moins que l’on puisse dire tout d’abord est qu’il est fort bien réalisé. L’ambiance est là c’est rien de le dire. Le climat est toujours tendu, la lumière des plus sobres, montrant des personnages fatigués, accablés, rabaissés, mais avec finesse. Le ton est donné rien que par l’image, par les plans serrés lors des scènes d’enfermement, par la grisaille ambiante lors des scènes d’extérieur. On est mal rien qu’à regarder l’environnement.

          C’est sur ce fond que se déroule le film. Nous ne dévoilerons pas grand chose en le résumant brièvement, l’issue de l’affaire étant connue de tous : Alain Marécaux, huissier de justice dans le nord de la France, et sa femme sont une nuit arrêtés à leur domicile et accusés du viol de plusieurs enfants. Des interrogatoires musclés aux dégâts collatéraux de cette situation sur le couple et leur famille, le film raconte les quatre ans de supplice d’un accusés parmi treize autres qui ont plus ou moins subi le même sort.

          Dans le rôle principal, Philippe Torreton est saisissant, totalement investi par le rôle, allant jusqu’à perdre vingt-sept kilos pour coller au plus près à son personnage. Le juge Burgaud, en charge de l’instruction du dossier, est glaçant d’obstination, les accusateurs choquants par leur bassesse. Tout cela aide à rester accroché à l’écran tout au long de la séance. On a du mal à croire que cette affaire est réelle. Certes le film va dans ce sens mais devant l’imprécision de l’accusation et l’absence totale de preuves à l’encontre des quatorze d’Outreau, on se demande à chaque minute comment tant de gens ont pu être enfermés des mois, voire des années avant d’être finalement acquittés.

          Alors oui le film souffre de quelques faiblesses : un procès final un peu rapide dans lequel certains éléments, comme la confirmation temporaire des peines de certains accusés sont peu expliqués, si ce n’est pas le refus de l’institution judiciaire de se regarder en face et d’assumer ses erreurs, ou encore des policiers et un juge si campés dans leurs certitudes qu’ils en sont un peu caricaturaux. Mais l’essentiel n’est pas là, et encore moins le sujet du film : le supplice, la dégradation, la perte de tout, l’indignation… Et pour ça le film récolte ce  qu’il a semé, on est un peu choqué, hagard, compatissant. Bref touché, on prend conscience que ça peut tomber sur n’importe qui, comme ça, sans raison particulière, et ça laisse pensif.

          Au final standing ovation pour l’équipe du film, et surtout pour Alain Marécaux, lui-même présent, applaudi de longues minutes. Je dois avouer que ça fait drôle de voir ce type qui a l’air aussi normal que vous et moi juste après avoir vu ce qu’on lui a fait vivre. Et pour ça, ça valait le coup de se déplacer.

Présumé coupable de Vincent Garenq
Mars Distribution
Sorti le 7 septembre 2011
http://www.marsfilms.com/

’émergence de la nouvelle génération du cinéma mexicain, suivant l’ère du Nuevo Cine Mexicano, s’est accrue ces dernières années, avec notamment l’émergence de figures désormais de premier plan de l’univers cinématographique international. Que ce soit dans l’univers fantastique ou dans des films réalistes, la touche mexicaine est poignante, parfois alambiquée mais toujours porteuse de messages sensibles. On retiendra notamment les exemples évidents d’Alfonso Cuarón (Y Tu Mamá También, le fabuleux Les Fils de l’Homme), le poussif mais talentueux Alejandro González Iñárittu (21 Grammes, Babel) ou encore Guillermo Del Toro (le chef d’œuvre Le Labyrinthe de Pan). Supplantant les allégories initiales par un humanisme latent, ce premier film de Rodrigo Plá, La Zona, est dans la droite lignée de ce cinéma mexicain réaliste.

          Dans Mexico City, trois adolescents pénètrent dans La Zona, cité résidentielle protégée par des murs et surveillée par une surabondance de caméras. Habitée par la haute société, ce microcosme sélectif vit en autarcie, vit selon ses propres règles, installant sa propre notion de démocratie rudimentaire (vote à main levé dans un gymnase), et évite de côtoyer la populace en se barricadant derrière ces murs. Sous les apparences d’une mécanique bien huilée, cette belle organisation va être mise en branle par l’intrusion de ces trois jeunes, qui après un cambriolage qui tourne au drame va provoquer des réminiscences misanthropes. Se passant des forces de police, les habitants vont alors se lancer dans une véritable chasse à l’homme, chacun se transformant en vigilante perdant tout sens de la morale au profit d’une vision biaisée de la justice.

          En opposant les riches et les pauvres, engoncés de leurs a priori, Rodrigo Plá met à l’écran une représentation scénique des inégalités sociales, métaphores du monde actuel. Bien que mettant un peu de temps à se mettre en place, malgré des tentatives de rythmer le film, le réalisateur mexicain parvient à nettement faire passer son message social et politique au travers de ce clivage axé autour de la peur. En démonisant l’inconnu qui évolue derrière ces murs, les évitant et les craignant comme la peste, ces habitants de La Zona demeurent finalement aussi ignorants que cette peur qui les animent. Plá décrit avec un certain réalisme cet instinct de survie inhérent à l’homme face à la peur irrationnelle, ce pas en arrière vers l’animalité qui fait la force des trente dernières minutes de ce film. Cependant, face à cette désévolution humaine et cette aliénation collective, se personnifie en le fils Alejandro (le jeune Daniel Tovar) un personnage troublant d’humanisme. Il est l’un des seuls à pouvoir réellement changer le cours de choses, de par son ingénuité lui permettant ce recul et cette remise en question face à des évènements qui le dépassent. Déconstruire ses acquis pour forger sa propre vision du monde. En cela, La Zona est un saisissant message anarchiste.

lazona_affiche.jpgLa Zona, propriété privée de Rodrigo Plá
Memento Films
Sorti le 26 mars 2008
http://www.lazona-lefilm.com/

énélope nous fait miroiter dès ces débuts, un film fantastique, Tim Burton style. Un prologue aux couleurs vives et aux effets spéciaux stylisés, et surtout l’histoire d’une fable charmante, nous laissent cette vive impression. Suite à une malédiction ancestrale, la prochaine fille qui naîtrait dans la famille noble des Wilhern serait pourvu d’un faciès de cochon, et ne serait libérée de ce maléfice que si un homme de son rang l’épousait. Ses parents décident alors de cacher la jeune Pénélope des yeux du monde et de tenter de lui trouver un mari par une agence matrimoniale. Outre cette histoire de malédiction, Pénélope profite ainsi pour verser dans la métaphore bien ancrée dans la vie réelle. Celle notamment de la société starificatrice voyeuriste actuelle, en faisant se faire harceler la malheureuse Pénélope par les paparazzi et la société bien-pensante. On assiste alors à une drôle et pertinente escalade de la notoriété de la bête de foire qu’est devenue Pénélope, traquée puis glorifiée pour sa différence, qu’elle assume à la place de la société.

          Mais Pénélope demeure surtout une (vaine) tentative à l’appel à l’acceptation. De soi, premièrement. Mais aussi du monde dans lequel on vit. Accepter ce que la vie nous a donné comme cartes entre les mains. La subtilité du film demeure également dans les beaux portraits dépeints tout au long de l’histoire, où les personnalités riches en couleurs se mélangent et se diluent dans le paysage de Pénélope. A l’inverse de toute fable, chaque personnage est à la fois le héros et le méchant, le gentil et le vilain, dualité personnifiée à merveille par le rôle de Catherine O’Hara (Maman, j’ai raté l’avion), à la fois mère aimante, couveuse et égoïste. Le couple Christina Ricci (La Famille Adams, Black Snake Moan) – James McAvoy (Le Dernier Roi d’Écosse, Reviens-moi) remplit également son contrat, notamment avec l’intelligence scénaristique de leur laisser trouver leurs chemins chacun de leur côté, se reconstruisant eux-mêmes et non pas grâce à l’acculé cliché de la force d’être ensemble.

          Une mise en condition de conte est donc de rigueur, entre La Belle et la Bête et Elephant Man. La mise en scène semble ainsi se caler dans le créneau fantastique infantile pour adultes, avec un rythme soutenu, une voix off, une fantaisie omniprésente et un nain (?!). Cependant, tout ceci va peu à peu s’estomper pour laisser place à une narration plus classique, dès lors que le film bascule dans une tournure réflexive et tragi-comique. Sorte de film dans le film, il s’agit là de la majeure déception de Pénélope de Mark Palansky, qui est son hésitation entre le récit verdoyant de la fable et la formalité du classicisme. Laissant ainsi ses pistes de réflexion dans des voies de garage, et à la fois ne laissant pas la chance à son récit fantastique de décoller, Mark Palansky s’enlise dans un entre-deux où il peine à prendre pied. Pénélope souffre ainsi d’être un film trop mignon et à la réalisation trop prude et fébrile pour un scénario qui laissait promettre un potentiel certain. Bien qu’inégal, Pénélope véhicule une intégrité touchante, qui en fait un film raté, mais que l’on saluera pour la beauté de l’effort.

penelope_affiche.jpgPénélope de Mark Palansky
ARP Sélection
Sorti le 09 avril 2008
http://www.arpselection.com/

sabine_bandeau3.jpg

l.gifa démarche de Sandrine Bonnaire relève à la fois de l’impuissance et de la vertu souveraine de l’amour. En décidant de consacrer un film à sa sœur, Sabine Bonnaire, autiste, l’actrice se résigne à user de son dernier rempart, qui demeure à double tranchant, mais qui grâce à une approche impeccable permet à Elle S’appelle Sabine d’être une œuvre fascinante, poétique et bouleversante. Ce documentaire aurait pu être cru, et incroyablement voyeur en pénétrant la vie de cette femme malade, et dont cinq ans en hôpital psychiatrique aura eu un effet dévastateur sur sa personnalité et sur ses facultés intellectuelles. Mais elle n’aura eu raison de son humanité.

          Cependant, en se posant à une distance raisonnable afin d’avoir le recul nécessaire pour filmer les conditions de vie de sa sœur, Sandrine Bonnaire évite les crises emplies de pathos, et se fixe ainsi sur ce qui est, sans trop faisant. Elle suit donc le quotidien de Sabine au sein d’une structure d’accueil et de soins prenant en charge plusieurs patients qui nécessitent des aides particulières et individuelles. On y voit ainsi l’évolution au jour le jour de ces patients handicapés mentaux et leurs progrès infimes, mais significatifs, qui leur permet de suivre un semblant de vie. Bien que l’on s’attarde sur les conditions de divers patients, et montrent ainsi que ces centres médicaux spécialisés, bien trop rares, fonctionnent, le centre de la narration est bien Sabine. Sous couverts de film à charge contre l’insuffisance de la prise en charge de l’autisme et des troubles mentaux, cette œuvre-ci tourne spécifiquement autour du destin de Sabine.

          Surtout, Sabine Bonnaire hante littéralement ce film, qu’elle soit présente, ou hors champ. Sa présence est perpétuelle à chaque minute, et son histoire se déroule tout du long. Le documentaire est jonché de sauts dans le passé, où l’on voit des vidéos de Sabine, plus jeune de 25 ans, avant son internement. Déjà autiste, elle est pourtant pleine de vie, intelligente, innocente. Toutes ces images d’archives tranchent ainsi avec les images actuelles de Sabine, fortement handicapée, aux accès de violence parfois vigoureux et aux séquelles post-internement toujours aussi vives. En mettant finement en parallèle cet avant-après, Sandrine Bonnaire parvient à créer cette tension, ce mal-être profond qui en est poignante. De plus, la grande force d’Elle S’appelle Sabine est l’ellipse créée autour de l’internement psychiatrique. Ces cinq ans ayant provoqué une cruelle dégénérescence de la jeune Sabine, deviennent alors une torture psychologique, un danger invisible, tant le contraste est saisissant. Cette ellipse crée alors un trou noir, une inconnue qui inspire une peur irrationnelle qu’est la dépersonnalisation, soit la mort de soi.

          Film d’amour fraternel de Sandrine Bonnaire pour sa sœur, Elle S’appelle Sabine est ainsi une déchirante réussite. Bien plus qu’un simple documentaire, il s’agit d’une véritable œuvre cinématographique, à la manière du Tarnation de Jonathan Caouette. Le film parvient à montrer sobrement ce monde inconnu, et que l’on cache, des troubles mentaux. Incapables d’exprimer pleinement ou de refreiner leurs sentiments, Sabine et ses compagnons du centre spécialisé sont probablement plus humanistes que nous. Sans emprise et intérêt de la société voyeuriste qui les a rejeté, ils vivent, tant bien que mal, selon leur propre force d’âme.

sabine_affiche.jpgElle S’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire
Les Films Du Paradoxe
Sorti le 30 janvier 2008
http://www.filmsduparadoxe.com/sabinecat.html