’émergence de la nouvelle génération du cinéma mexicain, suivant l’ère du Nuevo Cine Mexicano, s’est accrue ces dernières années, avec notamment l’émergence de figures désormais de premier plan de l’univers cinématographique international. Que ce soit dans l’univers fantastique ou dans des films réalistes, la touche mexicaine est poignante, parfois alambiquée mais toujours porteuse de messages sensibles. On retiendra notamment les exemples évidents d’Alfonso Cuarón (Y Tu Mamá También, le fabuleux Les Fils de l’Homme), le poussif mais talentueux Alejandro González Iñárittu (21 Grammes, Babel) ou encore Guillermo Del Toro (le chef d’œuvre Le Labyrinthe de Pan). Supplantant les allégories initiales par un humanisme latent, ce premier film de Rodrigo Plá, La Zona, est dans la droite lignée de ce cinéma mexicain réaliste.

          Dans Mexico City, trois adolescents pénètrent dans La Zona, cité résidentielle protégée par des murs et surveillée par une surabondance de caméras. Habitée par la haute société, ce microcosme sélectif vit en autarcie, vit selon ses propres règles, installant sa propre notion de démocratie rudimentaire (vote à main levé dans un gymnase), et évite de côtoyer la populace en se barricadant derrière ces murs. Sous les apparences d’une mécanique bien huilée, cette belle organisation va être mise en branle par l’intrusion de ces trois jeunes, qui après un cambriolage qui tourne au drame va provoquer des réminiscences misanthropes. Se passant des forces de police, les habitants vont alors se lancer dans une véritable chasse à l’homme, chacun se transformant en vigilante perdant tout sens de la morale au profit d’une vision biaisée de la justice.

          En opposant les riches et les pauvres, engoncés de leurs a priori, Rodrigo Plá met à l’écran une représentation scénique des inégalités sociales, métaphores du monde actuel. Bien que mettant un peu de temps à se mettre en place, malgré des tentatives de rythmer le film, le réalisateur mexicain parvient à nettement faire passer son message social et politique au travers de ce clivage axé autour de la peur. En démonisant l’inconnu qui évolue derrière ces murs, les évitant et les craignant comme la peste, ces habitants de La Zona demeurent finalement aussi ignorants que cette peur qui les animent. Plá décrit avec un certain réalisme cet instinct de survie inhérent à l’homme face à la peur irrationnelle, ce pas en arrière vers l’animalité qui fait la force des trente dernières minutes de ce film. Cependant, face à cette désévolution humaine et cette aliénation collective, se personnifie en le fils Alejandro (le jeune Daniel Tovar) un personnage troublant d’humanisme. Il est l’un des seuls à pouvoir réellement changer le cours de choses, de par son ingénuité lui permettant ce recul et cette remise en question face à des évènements qui le dépassent. Déconstruire ses acquis pour forger sa propre vision du monde. En cela, La Zona est un saisissant message anarchiste.

lazona_affiche.jpgLa Zona, propriété privée de Rodrigo Plá
Memento Films
Sorti le 26 mars 2008
http://www.lazona-lefilm.com/

énélope nous fait miroiter dès ces débuts, un film fantastique, Tim Burton style. Un prologue aux couleurs vives et aux effets spéciaux stylisés, et surtout l’histoire d’une fable charmante, nous laissent cette vive impression. Suite à une malédiction ancestrale, la prochaine fille qui naîtrait dans la famille noble des Wilhern serait pourvu d’un faciès de cochon, et ne serait libérée de ce maléfice que si un homme de son rang l’épousait. Ses parents décident alors de cacher la jeune Pénélope des yeux du monde et de tenter de lui trouver un mari par une agence matrimoniale. Outre cette histoire de malédiction, Pénélope profite ainsi pour verser dans la métaphore bien ancrée dans la vie réelle. Celle notamment de la société starificatrice voyeuriste actuelle, en faisant se faire harceler la malheureuse Pénélope par les paparazzi et la société bien-pensante. On assiste alors à une drôle et pertinente escalade de la notoriété de la bête de foire qu’est devenue Pénélope, traquée puis glorifiée pour sa différence, qu’elle assume à la place de la société.

          Mais Pénélope demeure surtout une (vaine) tentative à l’appel à l’acceptation. De soi, premièrement. Mais aussi du monde dans lequel on vit. Accepter ce que la vie nous a donné comme cartes entre les mains. La subtilité du film demeure également dans les beaux portraits dépeints tout au long de l’histoire, où les personnalités riches en couleurs se mélangent et se diluent dans le paysage de Pénélope. A l’inverse de toute fable, chaque personnage est à la fois le héros et le méchant, le gentil et le vilain, dualité personnifiée à merveille par le rôle de Catherine O’Hara (Maman, j’ai raté l’avion), à la fois mère aimante, couveuse et égoïste. Le couple Christina Ricci (La Famille Adams, Black Snake Moan) – James McAvoy (Le Dernier Roi d’Écosse, Reviens-moi) remplit également son contrat, notamment avec l’intelligence scénaristique de leur laisser trouver leurs chemins chacun de leur côté, se reconstruisant eux-mêmes et non pas grâce à l’acculé cliché de la force d’être ensemble.

          Une mise en condition de conte est donc de rigueur, entre La Belle et la Bête et Elephant Man. La mise en scène semble ainsi se caler dans le créneau fantastique infantile pour adultes, avec un rythme soutenu, une voix off, une fantaisie omniprésente et un nain (?!). Cependant, tout ceci va peu à peu s’estomper pour laisser place à une narration plus classique, dès lors que le film bascule dans une tournure réflexive et tragi-comique. Sorte de film dans le film, il s’agit là de la majeure déception de Pénélope de Mark Palansky, qui est son hésitation entre le récit verdoyant de la fable et la formalité du classicisme. Laissant ainsi ses pistes de réflexion dans des voies de garage, et à la fois ne laissant pas la chance à son récit fantastique de décoller, Mark Palansky s’enlise dans un entre-deux où il peine à prendre pied. Pénélope souffre ainsi d’être un film trop mignon et à la réalisation trop prude et fébrile pour un scénario qui laissait promettre un potentiel certain. Bien qu’inégal, Pénélope véhicule une intégrité touchante, qui en fait un film raté, mais que l’on saluera pour la beauté de l’effort.

penelope_affiche.jpgPénélope de Mark Palansky
ARP Sélection
Sorti le 09 avril 2008
http://www.arpselection.com/

sabine_bandeau3.jpg

l.gifa démarche de Sandrine Bonnaire relève à la fois de l’impuissance et de la vertu souveraine de l’amour. En décidant de consacrer un film à sa sœur, Sabine Bonnaire, autiste, l’actrice se résigne à user de son dernier rempart, qui demeure à double tranchant, mais qui grâce à une approche impeccable permet à Elle S’appelle Sabine d’être une œuvre fascinante, poétique et bouleversante. Ce documentaire aurait pu être cru, et incroyablement voyeur en pénétrant la vie de cette femme malade, et dont cinq ans en hôpital psychiatrique aura eu un effet dévastateur sur sa personnalité et sur ses facultés intellectuelles. Mais elle n’aura eu raison de son humanité.

          Cependant, en se posant à une distance raisonnable afin d’avoir le recul nécessaire pour filmer les conditions de vie de sa sœur, Sandrine Bonnaire évite les crises emplies de pathos, et se fixe ainsi sur ce qui est, sans trop faisant. Elle suit donc le quotidien de Sabine au sein d’une structure d’accueil et de soins prenant en charge plusieurs patients qui nécessitent des aides particulières et individuelles. On y voit ainsi l’évolution au jour le jour de ces patients handicapés mentaux et leurs progrès infimes, mais significatifs, qui leur permet de suivre un semblant de vie. Bien que l’on s’attarde sur les conditions de divers patients, et montrent ainsi que ces centres médicaux spécialisés, bien trop rares, fonctionnent, le centre de la narration est bien Sabine. Sous couverts de film à charge contre l’insuffisance de la prise en charge de l’autisme et des troubles mentaux, cette œuvre-ci tourne spécifiquement autour du destin de Sabine.

          Surtout, Sabine Bonnaire hante littéralement ce film, qu’elle soit présente, ou hors champ. Sa présence est perpétuelle à chaque minute, et son histoire se déroule tout du long. Le documentaire est jonché de sauts dans le passé, où l’on voit des vidéos de Sabine, plus jeune de 25 ans, avant son internement. Déjà autiste, elle est pourtant pleine de vie, intelligente, innocente. Toutes ces images d’archives tranchent ainsi avec les images actuelles de Sabine, fortement handicapée, aux accès de violence parfois vigoureux et aux séquelles post-internement toujours aussi vives. En mettant finement en parallèle cet avant-après, Sandrine Bonnaire parvient à créer cette tension, ce mal-être profond qui en est poignante. De plus, la grande force d’Elle S’appelle Sabine est l’ellipse créée autour de l’internement psychiatrique. Ces cinq ans ayant provoqué une cruelle dégénérescence de la jeune Sabine, deviennent alors une torture psychologique, un danger invisible, tant le contraste est saisissant. Cette ellipse crée alors un trou noir, une inconnue qui inspire une peur irrationnelle qu’est la dépersonnalisation, soit la mort de soi.

          Film d’amour fraternel de Sandrine Bonnaire pour sa sœur, Elle S’appelle Sabine est ainsi une déchirante réussite. Bien plus qu’un simple documentaire, il s’agit d’une véritable œuvre cinématographique, à la manière du Tarnation de Jonathan Caouette. Le film parvient à montrer sobrement ce monde inconnu, et que l’on cache, des troubles mentaux. Incapables d’exprimer pleinement ou de refreiner leurs sentiments, Sabine et ses compagnons du centre spécialisé sont probablement plus humanistes que nous. Sans emprise et intérêt de la société voyeuriste qui les a rejeté, ils vivent, tant bien que mal, selon leur propre force d’âme.

sabine_affiche.jpgElle S’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire
Les Films Du Paradoxe
Sorti le 30 janvier 2008
http://www.filmsduparadoxe.com/sabinecat.html

freaksandgeeks.jpg

a.gifvant de connaître le succès au cinéma avec ces charmantes comédies naturalistes (40 ans, Toujours Puceau, SuperGrave, En Cloque, Mode d’Emploi), la bande à Judd Apatow a traîné sa patte du côté de la télévision. En 1999, sortait la première et malheureusement unique saison de Freaks And Geeks, produite par Apatow et réalisée par Paul Feig. L’histoire se déroule dans les années 80, où de jeunes adolescents font l’expérience de la vie, par divers moyens. Dans le lycée William McKinley, se trouvent dos-à-dos : les « Freaks », jeunes rebelles, usant de tous moyens pour se marginaliser, à l’image cool, mais à l’asociabilité inhérente ; et les « Geeks » (que l’on qualifierait plutôt de nerds aujourd’hui), jeunes intellos, aux facultés scolaires plus élevés que la moyenne, cibles faciles des railleries et des humiliations répétées. Autour d’eux, le reste du monde.

          L’histoire tourne autour de Lindsay Weir (la brillante et méconnue Linda Cardellini), élève studieuse et naturellement douée, mais à la personnalité bien trempée. Lasse de se cantonner à ses acquis, elle souhaite voir comment évolue le monde autour d’elle, et notamment la bande de freaks de l’école. De ce postulat s’enchaîne alors une vision de la vie adolescente pertinente et remarquable. Derrière l’avatar féministe (femme forte, intelligente, indépendante) de Lindsay se développe une galerie de personnages hauts en couleurs. On trouve ainsi le couple rebelle, instable et survolté de Daniel, joué par James Franco, remarquable, et Kim, interprété par Busy Philipps ; les deux potes opposés mais complémentaires, l’un gnostique et passionné par la musique, l’autre un poil nihiliste, caustique et sarcastique, joués respectivement par Seth Rogen (SuperGrave, En Cloque, Mode d’Emploi) et Jason Segel (How I Met Your Mother), talentueux acteurs qui avaient à l’époque 17 et 19 ans ; le jeune frère de Lindsay, Sam (John Francis Daley) et ses deux amis Neil (Samm Levine) et Bill (Martin Starr), trio infernal de la geekitude, en quête de coolitude absolue.

          Tout ce petit monde vit, interagit, s’embarquent dans des histoires communes, burlesques, mais réalistes. Freaks And Geeks n’est pas une comédie à proprement parler, mais plus une dramédie. Chronique pragmatique des péripéties adolescentes, cette série parvient à capter les aléas infimes de leurs vies, qui prennent toujours des conséquences irrationnelles. Empathique par son réalisme, éloquente par son intégrité et sa pondération, Freaks And Geeks, sans sensationnalisme, parvient à cet équilibre fragile si difficile à trouver sur le thème de l’adolescence. Dans la lignée d’Angela, 15 ans, qui révélait Claire Danes, la série de Judd Apatow doit surtout également beaucoup à sa troupe d’acteurs qui, pour la plupart le suivront encore jusqu’à aujourd’hui. Loin des stéréotypes dans lesquels ils semblent pourtant bien encastrés, chaque personnage dévoile au fur et à mesure sa richesse, son étendue, mais aussi ses limites. On sent ainsi dans Freaks And Geeks les premiers essors naturalistes de ce qui fera le grand succès des comédies de Judd Apatow.

          L’une des particularités de Freaks And Geeks, et qui rendra cette série culte, est qu’en plus de jouer avec les codes difficiles de l’adolescence, elle fait évoluer son histoire dans les années 80, période marquée par la crise identitaire forte de l’Amérique. Tout juste sortie de la guerre du Vietnam, l’Amérique blessée se réfugie au sein de sa propre culture, et se remet en question. Les adultes dans Freaks And Geeks sont presque tous ringards, has-been, en totale rupture avec leur temps et leurs progénitures, tandis que les jeunes sont en constante quête de renouveau, en pleine crise identitaire. Cependant, toute la série est bercée par des ambiances bien antérieures, avec une bande sonore gratinée où figurent les Who, les Grateful Dead, Cream ou encore Bob Seger, et on se rend compte que tout évolue finalement en cercle fermé, les jeunes usant de la musique d’une génération précédente pour se rebeller contre la génération supérieure (le conseiller d’éducation étant un ancien hippie !). Analogie d’un retour aux sources, ces portraits, au-delà même de l’histoire de ce lycée, sont finalement ceux d’une Amérique entre-deux, elle-même génitrice et solution de tous ses problèmes.

freaksandgeeks_mini.jpgFreaks And Geeks
NBC, 1 saison
1999

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l.gif‘envie me prend de parler d’un film que j’ai vu récemment et qui m’a bien plu je dois dire. Je parle ici du dernier film de Wes Anderson, le seul que j’aie eu l’occasion de voir à vrai dire…, The Darjeeling Limited (gardons le titre original). D’abord attiré par un casting plutôt aguichant, à savoir Adrien Brody, oscarisé et césarisé pour sa performance dans Le Pianiste de Roman Polansky, Owen Wilson, pilier de la « Mafia Comedy » avec ses compères Ben Stiller et Vince Vaughn; et enfin Jason Schwartzman, qu’on a pu voir en Louis XVI timide dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola (dont il est le cousin) et en affreux ado prêt à tout pour coucher avec celle qu’il aime en secret dans Slackers, de Dewey Nicks, sorti en 2002. Et ceci pour ne parler que de la carrière d’acteur de ce dernier, puisqu’il s’est récemment lancé dans la musique à travers son groupe Coconut Records, dont le premier album Nighttiming, qui fera sans doute l’objet d’une chronique très bientôt, laisse présager un brillant avenir sur la scène musicale à ce très polyvalent petit artiste.

          Mais revenons à nos moutons. Attiré donc, par cette belle brochette d’acteurs et de bonnes critiques, je me suis rendu dans mon cinéma habituel, où j’ai passé deux heures de pur plaisir à regarder ce film, où plutôt « ces » films, puisque le spectacle commence par un court-métrage introductif, intitulé Hôtel Chevalier, indissociable du long métrage principal, qui nous emmène dans la chambre d’hôtel de Jason Schwartzman, à Paris s’il vous plait, où sa petite amie, incarnée, excusez moi du peu, par Nathalie Portman, le rejoint pour un cinq à sept des plus savoureux. Puis démarre le film à proprement parler.

          L’histoire est simple, trois frères, Francis, Peter et Jack ne se sont pas parlés depuis la mort de leur père un an plus tôt, pas plus que leur mère, partie sans laisser d’adresse. Francis, l’aîné, décide alors de réunir ses deux jeunes frères pour se retrouver à travers un voyage spirituel en Inde à bord d’un train, le Darjeeling limited.

          Sur ce fond de voyage « initiatique » se fonde un film sur le deuil, vécu de manière différente par chaque personnage, mais également sur les relations fraternelles. Comment renouer les liens avec ses proches après un an de séparation ? Comment accepter la perte d’un être cher ? Comment se comporter en terre étrangère, face à une autre culture, avec des individus familiers ? Comment démarrer une nouvelle vie sans pour autant abandonner son passé et ses obligations ? Autant de thèmes abordés avec beaucoup d’humour et de légèreté par Wes Anderson, qui nous livre ici un film plein de charme, bourré de répliques qui font mouche («Je vous aime mais je vais quand même vous gazer !», celle-ci m’a marqué…) et parvient à nous faire sentir bien, serein, au sortir d’un film qui traite de sujets a priori plutôt durs.

          Mention spéciale donc, pour ce film intimiste très réussi, que je vous encourage vraiment à aller voir si ce n’est déjà fait, ne serait-ce que pour la moustache de Jason Schwartzman.

affiche-darjeeling.jpgThe Darjeeling Limited de Wes Anderson
Twentieth Century Fox
Sorti le 19 mars 2008
http://www.darjeelinglimited-lefilm.com