l y a parfois quelques moments décisifs qui, lorsqu’ils vous heurtent de plein fouet, ne peuvent être ignorés. Des images, des scènes, des dialogues qui frappent et changent probablement l’histoire de la télévision. Si la galerie de personnages peinte par Aaron Sorkin pour The West Wing (A la Maison Blanche), se veut pléthorique et inoubliable, le président Bartlet est la figure essentielle de cette Maison Blanche idéalisée. Sorkin a créé en Jed Bartlet, démocrate à l’esprit clair et à l’intelligence sans réserve, l’image d’une Amérique virtuose, censée et décente, mais aux travers certains : peu décisionnaire (C.J. Craig et son staff lui en tiendront d’ailleurs rigueur lors de son premier mandat), peu moderne, voire même rétrograde quant aux questions religieuses, et finissant même par mentir pour se protéger.

Lancée en pleine présidence de Clinton, puis en pleine administration Bush, The West Wing s’est fait écho d’une politique résolument idéologue, faisant de Bartlet une icône ennoblie de l’un, et antithétique de l’autre. Il y a ces scènes donc, qui définissent une époque, un style. Cela aurait pu être le fameux monologue de Jed Bartlet, partiellement en latin et vindicatif envers Dieu, lors du season finale de la deuxième saison ; mais celle qui restera dans les esprits sera la scène des citations bibliques, où le président prendra à partie une animatrice radio intégriste, la surclassant de ses connaissances théologiques et ses facultés de raisonnement. Révélatrice de la personnalité du président, mais aussi de l’âme de The West Wing et d’Aaron Sorkin, cette scène aura finie de convaincre les indécis de l’importance et l’unicité de cette série dans le panorama audiovisuel contemporain. Il y a cet hypnotique et fascinant sens du rythme et de la parole, marque de fabrique de Sorkin, comme on aura pu le voir par la suite dans Studio 60 on The Sunset Strip ou The Social Network. Mais surtout, il y a ces forces et ces contradictions intrinsèques de l’homme et de la fonction, révélant Jed Bartlet comme l’amalgame d’un homme de cœur, homme de foi et homme de conviction, qu’il incarne à la perfection.

The West Wing, figure de l’Amérique politique post-guerre du Golfe, est également une œuvre qui a voulu marquer par le symbole du changement. Le style tout d’abord, nivelant la série politique par le haut, avec des scénarios alambiqués et des intrigues aux détails fourmillants, mais à la ligne toujours claire. Sorkin, dont le style d’écriture très littéraire et abondant peut parfois dérouter, aura toujours refusé le compromis du plus petit dénominateur commun, Jed Bartlet en étant la plus flagrante manifestation : féru d’anecdotes et de faits, puits de connaissance, qualifié de nerd par Toby Ziegler, il n’en demeure pas moins empathique et accessible. Puis enfin, il y a l’image et la force de représentation. Martin Sheen, personnification d’une jeunesse perdue et révoltée (Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, La Ballade Sauvage de Terrence Mallick), se mue en allégorie d’une génération sans guerre –avant le 11 septembre- réaliste et ouverte sur le monde.

Le président Matt Santos, prédisant la future élection d’un président issu de minorité, succédera ensuite à Jed Bartlet, qui restera le président de fiction le plus idéalisé et le plus réaliste jamais créé.

The West Wing (A la Maison Blanche) 
Créée par Aaron Sorkin
Diffusée sur NBC (1999 – 2006)

oici venu le temps de vous parler de BD comme on en fait peu, de BD comme on aimerait en voir plus, de BD qui vous plongent dans un univers unique et envoutant, de BD qui vous font dire « putain ça envoie du bois ! ». Je vous parle ici d’une des meilleures séries d’albums qu’il m’ait été donné de lire, et on la doit à deux individus très inspirés venus d’Espagne, Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido. J’ai nommé : Blacksad.

          Alors de quoi parle-t-on ? Je vous situe un peu le thème. Nous sommes aux Etats-Unis quelques années après la seconde guerre mondiale, disons en gros dans les années cinquante, car aucune date n’est jamais mentionnée dans l’histoire. En ce temps qui devrait être normalement marqué par la réjouissance de la paix s’ouvrent en réalité la Guerre Froide et des troubles économiques majeurs issus de la guerre, entraînant la pauvreté et la corruption dans maints quartier des grandes cités américaines.

          Dans ce contexte peu reluisant, John Blacksad, notre héros, est un détective qui oeuvre tantôt pour la police, tantôt à son propre compte pour faire régner un semblant de justice dans ce monde immoral qu’est devenue la société du pseudo-rêve américain, pour secourir les faibles opprimés par les forts, pour faire triompher la vérité et faire éclater les scandales politiques.

          Mais sur ces bonnes paroles, j’oublie de vous dire l’essentiel : John Blacksad est un chat… Et il n’est pas le seul d’ailleurs, car ne cherchez pas d’humains dans cette bande-dessinée, vous n’en trouverez pas. Ici, chaque personnage prend les traits d’un animal, sans réel symbole du genre les herbivores sont gentils, les carnivores méchants ou des choses du genre, bien que des allusions ou des jeux de mots se rapportent à l’espèce des individus représentés. Des animaux certes, mais ayant forme humaine. En effet, tout est fait pour que l’histoire soit la même que si nous avions des humains comme personnages principaux, si bien que l’on en oublie parfois que nous avons affaire à des animaux. Et cela n’est pas sans rapport avec le talent de Guarnido, dessinateur de génie de cette série, qui parvient à rendre crédible cet état de fait a priori saugrenu. Tout y est, la finesse des traits, les expressions du visage, les scènes d’actions plus efficaces et réalistes les unes que les autres, et cela se comprend, car Juanjo Guarnido, nous l’apprenons dans la préface du premier tome, est animateur chez Disney, donc, pour reprendre les termes de cette préface : « le mouvement, il connaît ! »

          Parlons un peu de l’intrigue. Si le premier volume, Quelque part entre les ombres, est avant tout une « simple » enquête policière, quoique des plus accrocheuses, les deux albums suivants sont presque des « fictions historiques », se plaçant au coeur des années cinquante américaines et des problèmes politiques et sociaux qui les caractérisent. Le second tome, Arctic-Nation aborde ainsi le militantisme raciste de groupuscules comme le Ku Klux Klan, en mettant en scène des animaux au pelage blanc (ours polaire, tigre du Bengale, renard argenté, hermine, etc) membres d’un parti raciste prônant le retour de la suprématie blanche. Face à eux, les animaux noirs (cheval, ours brun, taureau,…) membres des « Black Claws », en référence bien sûr au mouvement des Black Panthers. Et au milieu, les pauvres gens, sans parti, sans attaches, sans ressources, qui souffrent de ces luttes de pouvoir dans les quartiers populaires. Le troisième volume enfin, Ame rouge, traite quant à lui de la « chasse aux sorcières » menée aux Etats-unis dans les années cinquante contre les sympathisants communistes, ce que l’on a appelé le maccarthisme, du nom du sénateur ayant organisé cette persécution « au nom des valeurs et de la sécurité américaines ».

          De fait, à travers les aventures du détective John Blacksad, brute épaisse au coeur tendre (oui ça fait très Bioman je sais…), Diaz Canales et Guarnido nous plongent dans un voyage au coeur de la malhonnêteté des individus haut placés qui spolient et maltraitent les petites gens, auxquelles le héros vient au secours tel un Robin des Bois des temps modernes, afin de préserver un semblant d’idéal humaniste dans un monde devenu celui des puissants. Une BD à dévorer d’une traite donc, en attendant avec impatience le tome 4, prévu pour les prochains mois.

Blacksad de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido
Dargaud
2000-2005
http://www.blacksadmania.com